Voyager seule quand on est une femme
Ce voyage-là, où j’ai appris à accepter les inconforts

Ce voyage-là, où j’ai appris à accepter les inconforts

Dans cette rubrique, mes moments précieux, il n’y a pas de dessins. Pourquoi ? Parce que parfois ils ne se justifient pas. Parce qu’ils alourdiraient mes mots, et que là, j’ai envie de vous laisser la possibilité d’imaginer, de rentrer plus en vous-même. Les mots et les dessins n’ont pas le même pouvoir. Je laisse place aux mots, ici. 

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Je vous écris depuis Phnom Penh où aujourd’hui, j’étais un peu fatiguée. Je râle pas mal, je suis impatiente, je m’auto-énerve un peu. En gros, je me trouve un peu casse-bonbon. Vu que je n’aime pas rester coincée dans un état que je n’aime pas, j’ai décidé de partager avec vous ce récit de voyage, cette petite épreuve-là, histoire de me remettre les idées en place. 

C’était il y a deux ans, au Népal.

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Pluie, grisaille, pluie toujours

C’était une journée pluvieuse à Kathmandou. Le ciel était gris, toutes les couleurs flashaient encore plus sous cette grisaille, nous marchions R., mon homme de l’époque, L., un autre voyageur rencontré la veille, et moi, autour du grand stupa.

Ce jour-là c’était jour de fête pour les népalais. Les rues étaient presque vides, cette fête se tenait en famille. Nous avions croisé la semaine précédente des troupeaux entiers de chèvres le long des routes, avançant vers leurs derniers instants. La veille nous avions assisté au partage de la viande de boeufs tués dès l’aube entre les familles du quartier de Baktapur. Le sang maculait encore le sol, dans un mélange de terre rouge et de grains riz. On retrouvait aujourd’hui, jour qui ressemblait à un dimanche, d’autres grains de riz vermillions sur les fronts de chaque népalais. La coutume voulait qu’une espèce de troisième oeil soit donné par son père à chaque membres d’une famille. Nous dormions depuis deux soirs chez notre guide, Sundar, et avions gentiment été virés de chez lui pour que la fête familiale se déroule au calme, sans nos regards curieux de touristes.

La pluie n’était pas dense, mais s’obstinait et ne faiblissait pas. Nous avions appris qu’une grosse précipitation s’était abattue sur l’Inde, et recouvrait à présent le Népal, ne parvenant pas à franchir l’Himalaya. 

Ce qui n’était alors qu’un désagrément nous inquiétait d’autant plus R. et moi car nous étions supposés partir le lendemain, accompagnés de Sundar et L. en trek une semaine. Sundar était un guide qualifié, francophone, avec qui nous avions déjà passé du temps lors de notre première semaine népalaise à Pohkara. L., un homme d’une soixantaine d’années, calme, doux, s’était greffé à notre trek. Sundar nous avait appris avant notre rencontre avec L. que celui-ci avait perdu il y a un an ou deux son unique fils dans un accident. Depuis lors, il voyageait beaucoup, seul, et partait à l’assaut des montagnes. Il avait d’ailleurs prévu après cette semaine tous les 4 de marcher avec Sundar uniquement, puis en totale autonomie.

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Pluie, ou notre incapacité à lâcher-prise

R. et moi n’avions pas d’autres envies ni élan que celui de passer une bonne semaine. La pluie commençait donc à nous inquiéter. Nous n’avions jamais marcher si longtemps, dans de telles conditions, et n’étions ni l’un ni l’autre de grands sportifs. Alors marcher, suer, et ce sous la pluie, avec en plus le coût total de la semaine… ça commençait à ne plus trop nous tenter. 

Nous en parlions en douce, commençons à flirter avec l’idée de laisser tomber, de partir dans un autre coin du pays juste tous les deux… Jusqu’à ce que notre décision se dessine plus précisemment. Arrivés chez Sundar, nous l’informions que non, finalement, ce serait sans nous. 

Bien que nous lui disions avec le plus de tact possible, la tension était palpable dans la pièce, notamment au moment de nous rembourser. La conversation était pénible, nous nous en voulions de laisser tomber, de ne pas honorer cet engagement… et en même temps nous ne voulions pas nous bousiller une semaine de vacances tant attendues. 

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« Il y a pire dans la vie qu’un peu de pluie »

Le silence se fit, nous étions penauds, Sundar agacé. Puis L. a parlé. Je ne saurai plus vous dire la phrase exacte qu’il a prononcé, c’était sans doutes quelque chose comme :

« Mais maintenant qu’on est tous là-dedans, il faudrait peut-être qu’on le vive ensemble, non? Dans la vie il y a pire qu’un peu de pluie. »

En une journée, nous étions déjà un « tous ensemble ». Et oui, il y a pire q’un peu de pluie. Qui que ce soit d’autre, à ce moment précis, m’aurait dit cette phrase, je l’aurai envoyer bouler. Venant de L, quoi répondre ? Oui, il y a pire. Et oui, j’étais là, entourée de ces 3 hommes, dont celui que j’aimais, embarquée dans une mini aventure, et je ne pouvais pas stupidement reprendre mes billets et filer vers la facilité. 

R. m’a laissé prendre la décision, je l’ai prise, on verrait bien.

La journée du lendemain n’augura rien de bon. Nous primes une voiture pour rejoindre le point de départ du trek, durant plusieurs heures. La pluie battait son plein, les routes étaient mauvaises, dangereuses, et les bus devant nous s’embourbaient. Je riais sous mon kway assise dans la boue, observant la ronde des népalais versant du riz devant les roues des bus pour les aider à démarrer. Qu’est-ce que je foutais là ? 

Le soir, entre araignées sauteuses, humidité des murs et linge de lit douteux, nous ne faisions pas les fiers R. et moi.

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Récompense karmique ? En tous cas, du bleu.

Au petit matin, les montagnes étaient encore voilées de brume, un petit crachin mouillait la cime des arbres, et je me disais que je n’avais de toutes façon plus le loisir de paniquer. Dans une demi-heure, c’était le départ. Tandis que j’avalais mon bol de thé et ma galette, je constatai alors que le ciel s’ouvrait un peu. Du bleu, un peu plus de bleu… A 9h, heure du départ, le ciel était dégagé. 

J’ai eu l’impression d’avoir réussi mon épreuve, contre toutes attentes.

Ce voyage fut haut en émotions. R. et moi accomplissions ce voyage et plus particulièrement ce trek car nous savions tous deux qu’après,  notre rupture aurait lieu. Chaque pas était empreint d’une intention, d’une sincérité. Nous laissions L. nous devancer et s’assoir seul sur les rochers, appelant son fils par échange tellurique. Quant à nous, nous acceptions ses mystères, ses recherches, ses interrogations bravant la mort, voulant lui donner un sens, que ce ne soit pas QUE la disparition.

Entre larmes, amour, cris, R. et moi apprenions à nous séparer à chaque marche gravies. Il aura fallu encore 2 voyages supplémentaires pour finir ce travail. 

Je tenais à écrire ce récit car L., à sa façon, m’a beaucoup appris. Sur le courage de vivre malgré tout, l’envie d’exister, de voir le monde exister, et surtout sur l’acceptation du risque, de l’imprévu, de l’inconfort.

Du très beau peut sortir de l’inconfort. 

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